Il y a cinq mille ans, une forêt de chênes bordait ce qui allait devenir la Brière. Elle s’est trouvée submergée, et la lignine de ses troncs a commencé à se minéraliser, en se chargeant notamment de silice. Ce bois qui n’est plus tout à fait du bois, les Briérons l’appellent le morta.
Je l’ai connu autrement le jour où j’ai accompagné une équipe de couteliers pendant une extraction.
Descendre dans le temps
L’extraction se fait à la main, avec une sonde métallique ; les engins lourds sont interdits, et la zone comme le quota sont fixés chaque année. On sonde, on creuse, on descend. Et en descendant, on traverse les couches du marais comme on tournerait les pages d’un registre.
À une certaine profondeur apparaît une argile bleue, compacte, grasse, qui n’a jamais vu la lumière. Personne ne creuse pour elle. Elle remonte parce qu’on cherchait autre chose. J’en ai rapporté des seaux.
Une terre qui a une histoire
Ce qui m’a frappée, c’est que cette argile n’est pas seulement un matériau. Les chênes, par leurs cernes, enregistrent les variations de leur environnement, et un projet de géoarchéologie mené par des chercheurs du conseil départemental de Loire-Atlantique fait désormais analyser et dater chaque tronc extrait. Le marais est une archive. L’argile qui enveloppe ces troncs en fait partie : elle s’est déposée pendant que la forêt se noyait.
Quand je la travaille, je ne travaille donc pas une terre neutre. Je travaille un sédiment daté, qui a une place dans l’histoire d’un paysage.
Ce que le feu fait à cette terre
Une terre ramassée ne se travaille pas telle quelle. Il faut la délayer, la laisser décanter, retirer les racines et les graviers, recommencer, la faire sécher jusqu’à la bonne consistance, la pétrir.
Puis vient le feu, et avec lui la difficulté : une argile bleue crue ne donne pas une céramique bleue. Le fer et la matière organique qu’elle contient réagissent à la chaleur, et la couleur bascule. J’ai donc cherché un émail qui rende cette teinte plutôt que de la masquer, plaquettes de test, variations de dosage, cuissons successives. C’est la partie la plus longue, et celle dont il ne reste rien de visible, sinon la couleur finale.
Une ressource qui ne revient pas
Le morta reste une ressource non renouvelable, exposée à une exploitation commerciale croissante, et c’est pour cela que son extraction est encadrée. L’argile qui l’accompagne ne l’est pas davantage : elle ne se reconstituera pas à l’échelle d’une vie humaine. Cela change ma façon de l’employer. Je n’en fais pas une production courante. Elle a donné une collection, pas une gamme.
Ce qui en est sorti
Des assiettes et des tasses en grès, tournées à l’atelier. Elles ne sont pas identiques, parce qu’une terre glanée n’est pas une pâte d’une carrière : elle réagit différemment d’un endroit à l’autre, et ces écarts restent visibles.


